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Pendant neuf ans, il a servi Wade aux quatre coins de la terre.
Quelques heures après son limogeage, il s’exprime comme un opposant
historique au président de la République, écartelé entre la frustration
d’avoir perdu des fonctions prestigieuses et l’annonce d’une
reconversion dans le créneau porteur de la lutte contre la corruption
et la mal gouvernance, pour la démocratie. Mais le ci-devant ministre
des Affaires étrangères devra prouver la crédibilité de sa démarche.
Changer de discours et, conséquemment, de classe ou de place entre
deux périodes, c’est une recette vieille comme le monde de la
politique. La mutation subite du désormais ex-chef de la diplomatie
sénégalaise en preux chevalier de la démocratie et de la bonne
gouvernance dans notre pays reflète fondamentalement les capacités de
nos dirigeants à déménager d’un coin à l’autre de l’échiquier
politique. Après neuf ans de services ininterrompus auprès du Président
Abdoulaye Wade, Cheikh Tidiane Gadio dit éprouver le besoin de servir
le Sénégal «dans le combat politique citoyen pour la défense de la
démocratie et de la République, la lutte sans concession contre la
corruption, la mal gouvernance, et pour l’avènement inéluctable des
Etats-unis d’Afrique».
A juste titre, le limogeage de Gadio,
indélicat par la méthode, est choquant. Mais ce n’est point une
surprise car Wade fonctionne ainsi, et lui le sait mieux que quiconque.
En revanche, ce qui est plus que gênant, c’est la propension agressive
de l’ex-ministre d’Etat à salir ce qu’il a adoré pendant une décennie.
Les dérives anti-démocratiques du chef de l’Etat, les révisions
constitutionnelles intempestives, l’asservissement de l’Assemblée
nationale, les scandales financiers répétitifs, la privatisation de la
justice, l’impunité de droit et de fait pour les affidés du pouvoir
impliqués dans des casseroles, la patrimonialisation rampante des
attributs de la puissance publique, sont autant d’éléments sur lesquels
Cheikh Tidiane Gadio a toujours gardé le silence. Qui se souvient,
venant de lui, d’une seule expression publique relative à une affaire
grave survenue dans notre pays ? A sa décharge, certains lui
reconnaîtraient de solides circonstances atténuantes dont celles-ci :
solidarité de groupe, loyauté à l’égard du président de la République,
et tutti quanti. Soit. Mais alors, où est l’éthique politique dans la
démarche de Gadio ? De quel type de courage ou d’honnêteté peut-il se
prévaloir pour engager aujourd’hui un «combat» dont il définit
lui-même les termes, les orientations et la finalité ? D’autres
pourraient encore lui reconnaître sa position éloignée des dossiers
strictement locaux, quand bien même ceux-ci déteindraient jusque dans
le domaine de compétences qui le concernait. Soit encore. Mais la
bonne gouvernance dont il se veut désormais un héraut n’impliquait-elle
pas de combattre l’inflation systématique et erratique de
représentations diplomatiques partout où cela n’a jamais été une
priorité pour le Sénégal ? La définition de la politique étrangère est
un domaine présidentiel, pourrait-on nous rétorquer. Soit encore et
encore ! Alors, à quoi ressemble donc cette part de gloire
implicitement revendiquée dans les succès de la diplomatie
sénégalaise contenue dans le message de remerciements qu’il vient
d’adresser au peuple sénégalais ?
Face à tant d’interrogations, la
posture nouvelle déclinée par ce remarquable négociateur ne convainc
pas forcément les observateurs de la scène politique. Elle manque de
crédibilité politique et de profondeur morale car il est difficile, en
l’espace de quelques heures, de vouloir passer du statut de serviteur
dévoué du président de la République à celui de rebelle des temps
modernes, à travers un discours dont la moindre des limites réside dans
une succession déclamative de généralités sur des thèmes porteurs
passe-partout.
La gestion de contraintes politiques dans un
gouvernement doit être assumée d’une manière franche. C’est le
contraire qui a partiellement favorisé l’image détestable de
politiciens obnubilés par les privilèges matériels et mondains qu’offre
la fonction, prêts à tout pour demeurer dans leur station. «Un
ministre, ça ferme sa gueule, ou ça démissionne», disait Jean-Pierre
Chevènement. En désaccord avec Lionel Jospin sur le dossier corse, il
quitte le gouvernement français en 2000. C’est ce courage de «perdre»
qui fait pourtant le lit des grands hommes d’Etat. Au Sénégal, on n’en
est pas à un contre-exemple près. Malheureusement pour ce pauvre pays
!
Momar Dieng (Lequotidien.sn)
momar@lequotidien.sn
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